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L’aveugle, le virus et la mission.

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L’aveugle, le virus et la mission
Dimanche 22 mars 2020

« Celui qui dit être dans la lumière tout en ayant de la haine pour son frère, est dans les ténèbres jusqu’à présent. Celui qui aime son frère demeure dans la lumière et il n’y a pas en lui d’occasion de chute. Mais celui qui a de la haine pour son frère est dans les ténèbres et marche dans les ténèbres ; et il ne sait où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux » (I Jn 2, 10-11).

Aujourd’hui, dans l’Évangile, un aveugle de naissance est conduit vers la lumière. Lentement, par étapes, Jésus lui ouvre le chemin. Aujourd’hui, dans notre monde, un virus, ennemi invisible, frappe aveuglément. Lentement, par étapes, il nous fait voir nos ténèbres.
Regardons ce que fait Jésus. Lui-même vient d’être « jeté dehors » (8, 59), « viré » non pas par un virus mais par les « savants » de la religion. Renvoyé du Temple, il se cache et, « en passant, il voit » (9, 1). Il voit ce mendiant. Il voit sa cécité et va au-devant de son désir de voir, sans même que celui-ci n’ait eu besoin de l’exprimer. Il entend aussi les errements des disciples, qui veulent voir du péché là où il y a seulement de la souffrance. C’est vers le pauvre que Dieu regarde. C’est par lui qu’il veut transmettre à tous un appel. La puissance de Dieu va se déployer dans la faiblesse de l’aveugle.
Alors, Jésus crache et recueille sa salive : tout ce qu’il ne faut pas faire en temps de coronavirus, afin de ne pas enfreindre les règles strictes de notre sabbat sanitaire ! Mais aux grands maux, les grands remèdes : pour éviter de glisser vers le néant, il faut remonter jusqu’à la création du monde ! Tel le potier des origines, Jésus, avec sa salive, fabrique de la boue et en enduit les yeux de l’aveugle (9, 6). Celui-ci, qui ne voyait déjà rien, risque encore moins de voir quelque chose ! C’est « cécité sur cécité », disait déjà le P. Lagrange. La boue, dans laquelle s’était enfoncé le prophète Jérémie (Jer 38, 6), servait souvent au psalmiste pour désigner la détresse dans laquelle l’homme se trouve et dont il ne peut se sauver lui-même : « J’enfonce dans la boue du gouffre et rien où prendre pied […] Tire-moi de la boue, que je n’enfonce pas ! » (Ps 69, 3, 15). Alors, le geste du Christ envers l’aveugle apparaît comme re-créateur, car c’est bien le monde qui est à re-modeler.
Lorsqu’il eut affaire à l’aveugle-né, ce ne fut pas par une parole mais par un acte qu’il lui a rendu la vue : il agit de la sorte non sans raison ni au hasard, mais afin de faire connaître la Main de Dieu qui, au commencement, avait modelé l’homme. […] [Car] la Main de Dieu, qui nous a modelés au commencement et nous modèle dans le sein maternel, cette même Main, dans les derniers temps, nous a recherchés, quand nous étions perdus, a recouvré sa brebis perdue, l’a chargée sur ses épaules et l’a réintégrée avec allégresse dans le troupeau de la vie.
Que le monde soit à re-modeler, c’était déjà chez nous tous un sentiment plus ou moins diffus. Où courions-nous donc, égoïstement enivrés de nos courbes de croissance, délogés de notre intériorité, avec notre consentement, par l’afflux incessant d’informations souvent inutiles et finalement anesthésiantes ? Où courions-nous aveuglément, laissant sur le bord du chemin ceux que la société, étape après étape, jetait dehors sans scrupule et sans rémission ? Il y a longtemps que nous marchions sur la tête ! En faisant virer le monde sens dessus dessous, est-il possible que le virus nous offre un salutaire revirement ? Mais en attendant, il tue et il fait mal. C’est d’abord contre lui qu’il faut lutter, et de toutes nos forces. Mais quand il ne tuera plus, saurons-nous ne pas re-virer vers nos penchants mauvais ?
Il y a cinq ans, le pape François, par son encyclique Laudato si’, avait vigoureusement tiré le signal d’alarme. Il ne fit pas freiner le train de nos frénésies irresponsables, mais il commença à nous ouvrir les yeux en nous faisant prendre conscience du danger que nous courions en courant en tous sens. Crise sociale, crise écologique, crise spirituelle : tout se tient ! Et tous ces engrenages mortifères nous tenaient dans des filets insensés. Et pendant ce temps-là, les pauvres, de plus en plus nombreux, restaient à la porte. Aujourd’hui, la rue est à eux. Et la pauvreté qui surgit à nos yeux réveille en nos cœurs comme un élan vital que nous croyions perdu, enseveli sous de futiles préoccupations d’un confort égoïste et insouciant. Cet élan du cœur, dont la clameur de 20h répand partout l’écho, c’est celui d’une nouvelle fraternité, celui du désir vital et viral de charité fraternelle, pressentant bien que seul l’amour peut vaincre la mort. « Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter la clameur de la terre et la clameur des pauvres » (Laudato si’, n° 49).
Mais revenons à notre texte : Jésus ordonne à l’aveugle, sur-aveuglé de boue, d’aller se laver. Mais pas n’importe où : à la piscine de Siloé, bien connue à Jérusalem, et dont le nom, précise l’évangéliste pour bien attirer notre attention, signifie « l’Envoyé » (9, 7). Jésus envoie l’aveugle se laver dans l’Envoyé. Pour qui a lu les chapitres précédents dans l’Évangile de Jean, l’Envoyé, c’est le nom que Jésus se donne à lui-même pour définir sa mission. En effet, sa mission, c’est d’être l’Envoyé du Père, celui que le Père a envoyé pour nous sauver : « Car Dieu n’a pas envoyé le Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » (3, 17).
Alors l’aveugle, envoyé par Jésus, va se plonger en Jésus. La nouvelle création est une nouvelle naissance, comme Jésus l’avait déjà affirmé à Nicodème (3, 3). L’aveugle embourbé, sinuant vers Siloé, est bien le premier des catéchumènes, avançant vers le baptême sur les chemins sinueux de la vie.
Il était enduit [de cette boue] mais il ne voyait pas encore. […] [L’aveugle] lava donc ses yeux dans cette piscine, qui signifie « Envoyé », il fut baptisé en Christ. [Le Christ] l’a baptisé en quelque sorte lui-même… Vous avez entendu un grand mystère…
Et le récit continue. Jeté hors du temple, Jésus avait vu l’aveugle mais avait aussi percé du regard l’aveuglement de ceux qui, croyant savoir, refusaient sa lumière. Lui qui est la lumière du monde, il faisait l’expérience, annoncée dès le Prologue du quatrième Évangile, que la lumière est venue en ce monde, mais que les ténèbres ne l’ont pas reçue (1, 9-10). Quand il apprend que l’aveugle guéri est lui aussi « jeté dehors » (9, 34) par les savants aveuglés, Jésus vient le rejoindre. Maintenant qu’ils ont été tous deux jetés dehors, l’Envoyé peut faire participer l’aveugle à sa mission. Du reste, l’aveugle envoyé préfigure l’apôtre des nations, Paul, qui lui aussi devra se laisser aveugler pour naître à sa mission, quand les écailles tomberont de ses yeux sur le chemin de Damas et qu’aussitôt, auprès d’Ananie, il recevra le baptême (Ac 9, 1-19).
La mission est un exil. Elle naquit d’un rejet. Il ne faut jamais l’oublier : « la Lumière est venue dans le monde, et les hommes ont aimé les ténèbres plus que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises » (3, 19). Juste après la guérison de l’aveugle-né, Jésus explique que le bon berger « jette dehors » les brebis qu’il connaît chacune par son nom. « Quand il a mis dehors toutes [ses brebis], il va à leur tête et les brebis le suivent parce qu’elles connaissent sa voix » (10, 4). Telle est l’Église. Elle naquit avec la mission. Jetée dehors comme son Seigneur, elle reçut mission d’annoncer au monde le Christ, Lumen gentium, lumière des nations. Le Bon Pasteur est la porte (10, 9), non pas comme une frontière, mais comme un passage. Le bercail est le berceau de la mission. Mais pour grandir, l’être humain doit sortir du berceau et l’Église du bercail.
Ce message en route vers les peuples, nous l’appelons Église. De ce rejet du message qui le rendit sans patrie et le força à être en route, naquit la mission (qui coïncide ainsi en un sens très profond avec l’Église elle-même) ; elle naquit comme la nouvelle figure de la promesse. […] La mission […] n’a aucune autre patrie que la situation d’être en route : elle partage la situation du Fils de l’homme qui n’avait pas où reposer la tête (Mt 8, 20). Elle partage la situation de la Parole divine qui vint dans son domaine mais ne fut pas reçue (Jn 1, 11). La mission est donc l’expression de ce que la Parole est sans patrie terrestre et ainsi de ce qu’elle appartient à tous.
Mais pour nous : comment vivre une mission qui nous appelle à sortir alors que nous ne sommes pas « jetés dehors » mais plutôt « jetés dedans », confinés à l’intérieur sans même pouvoir sortir ? Cela voudrait-il dire que la mission s’est arrêtée, comme mise entre parenthèses pour cause de pandémie ? Certainement pas ! Car la mission n’est pas liée à des courbes de croissance ! Elle n’est pas du marketing ni de la propagande. Elle jaillit de la prière et passe, pour chacun, par une expérience personnelle de conversion. Accepter que le Christ me regarde, qu’il voie ma cécité, qu’il me tire de la boue de mon péché, qu’il façonne en moi, pour une nouvelle naissance, l’apôtre dont il a besoin, en me replongeant dans l’eau vive de l’Envoyé. Le confinement que nous subissons peut aussi nous conduire à un exode vers nous-mêmes, un chemin nouveau, étape par étape, vers l’hôte intérieur, vers l’Amour qui nous attend au plus intime, pour nous remettre le cœur à l’endroit et les pendules à l’heure, pour nous faire retrouver la juste place et le sens profond de la responsabilité de l’être humain sur la terre : apprendre à vivre en frères en accueillant l’amour du Père. « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (13, 35). Alors seront « manifestées les œuvres de Dieu » (9, 3).

Lumière pour l’homme aujourd’hui
Qui viens depuis que sur la terre
Il est un pauvre qui t’espère,
Atteins jusqu’à l’aveugle en moi !
Touche mes yeux afin qu’ils voient
De quel amour tu me poursuis.
Comment savoir d’où vient le jour
Si je ne reconnais ma nuit ?

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

1 P. M.-J. LAGRANGE, Évangile selon saint Jean, Paris, Gabalda, 1948 [huitième édition], p. 260.
2 Saint IRENEE, Contre les hérésies, V, 15, 2.
3 Saint AUGUSTIN, Commentaire de l’Évangile selon saint Jean, 44, 2.
4 Joseph RATZINGER, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, Aubier-Montaigne, 1971, p. 185-186.
5 Hymne du bréviaire pour le temps de l’Avent. Texte de Didier RIMAUD. CNPL 4.

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