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Lazare de Béthanie... et de Marseille

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Catéchèse de Carême, Dimanche 29 mars 2020.
+ Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille

Lazare de Béthanie… et de Marseille !

Chers amis,
Plus les jours passent dans notre monde confiné, et plus la maladie semble étendre son pouvoir, se jouant des frontières et déjouant nos barrières. La menace, perçue d’abord comme lointaine, est maintenant devenue toute proche, à mesure que les vagues déferlent et que l’ombre de la mort frôle et affole notre vie quotidienne. Et la peur s’amplifie pour les régions du monde où le combat qui s’annonce sera encore plus rude à cause de la pauvreté, de la corruption et du cynisme – toutes choses que notre négligence et notre égoïsme ont parfois savamment entretenues. À Marseille, dans les rues du centre-ville et dans certaines cités, la précarité sous toutes ses formes s’accentue dangereusement et la vigilance de tous s’impose pour que les plus pauvres conservent un accès aux biens les plus élémentaires. D’autant que la restriction de l’espace peut, certes, engendrer un sens plus aigu des liens familiaux, mais elle peut aussi, dans certaines situations déjà instables, générer une grave augmentation de la violence. Plus que jamais s’impose à nous le combat pour la vie. Chaque jour, des hommes et des femmes se lèvent pour lutter, soigner, accompagner, inventer de multiples gestes de solidarité, déployant des merveilles d’ingéniosité et des trésors de générosité. Cela aussi, il faut le voir, le dire et, dans la mesure du possible, y apporter son concours. Décidément, ce Carême est vraiment exceptionnel !
C’est dans ce contexte inédit que nous lisons, ce dimanche, le récit de la mort et de la résurrection de Lazare. Un récit qui « tombe à pic » pour nourrir notre espérance et stimuler notre marche vers Pâques, vers la victoire décisive du Christ ressuscité. Lazare et Marseille : c’est une vieille histoire, puisqu’il est le saint patron de notre Église diocésaine ! Mais, comme vous le savez, les historiens les plus savants situent le point de départ de cette belle légende dans l’épitaphe que l’on pouvait encore lire dans les cryptes de Saint-Victor au XVIIe siècle, concernant un certain Lazare, qui serait non pas le ressuscité de l’Évangile mais un évêque d’Aix du Ve siècle, chassé de son siège et venu mourir à Marseille après avoir participé, en Palestine, au concile de Diospolis et être ensuite entré à l’abbaye de Saint-Victor. Bien sûr, pour les Marseillais que nous sommes, devoir échanger un héros évangélique contre un simple évêque d’Aix n’a rien de réjouissant ! D’autant qu’à bien y regarder, ce Lazare de l’Évangile, avant d’être un mort célèbre, devait être un bon vivant, un homme chez qui Jésus aimait venir prendre un peu de repos en partageant simplement l’amitié ! Et qui dira que ce ne sont pas là des vertus toutes marseillaises ?!
Après ces précisions dont la rigueur scientifique ne vous aura pas échappé, revenons au texte johannique ! « Un homme était tombé malade. C’était Lazare de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe » (Jn 11, 1). Ces deux-là, Marthe et Marie, nous sont bien connues parce qu’elles apparaissent aussi dans l’Évangile de Luc, qui nous raconte leurs façons complémentaires d’offrir à Jésus l’hospitalité (cf. Lc 10, 38-42). Mais leur frère, Lazare, n’apparaît que chez Jean, lequel ne nous renseigne d’ailleurs pas beaucoup à son sujet. Lazare ne parle pas dans le récit évangélique, ni avant sa mort ni après son retour à la vie ! Ce que l’on sait, c’est que Jésus entretenait avec eux trois une relation amicale. L’amitié est donc la toile de fond sur laquelle saint Jean déploie le récit du combat entre la mort et la vie. Comme pour nous laisser entendre que le désir de Jésus est d’engager une relation d’amitié avec chacun de ceux qu’il reçoit de son Père : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis. […] Tout ce que j’ai reçu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (15, 15).
Quand il apprend que son ami est malade, Jésus reste (« demeure ») cependant encore deux jours là où il est, comme il avait « demeuré » deux jours chez les Samaritains qui, l’ayant écouté, l’avaient reconnu comme « le Sauveur du monde » (4, 40-42). Jésus pressent qu’à travers la maladie de son ami, c’est son Père qui lui lance un appel. Il faut qu’il y aille, même si, en y allant, il se mettra lui-même en danger de mort. Ne pas y aller, ce serait fuir sa propre mission. Y aller trop tôt, ce serait ne faire qu’une « petite guérison », qui éveillerait moins l’attention et n’enclencherait pas les jours de la Passion. Il faut donc attendre que Lazare soit bien mort, pour que le retour d’un mort à la vie provoque la condamnation à mort d’un vivant et révèle au grand jour que ce vivant condamné est la Vie en personne.
Les disciples ont bien flairé le danger ! Thomas, dont c’est la première des trois interventions – toujours décisives – dans le récit johannique, résume bien la situation : « Allons-y nous aussi pour mourir avec lui ! » (11, 16). Jésus arrive au tombeau où repose Lazare. Marthe se précipite à sa rencontre. Marie reste à la maison, « assise », précise saint Jean. À Marthe qui lui reproche de ne pas avoir été là, Jésus révèle la puissance de sa divinité : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais » (11, 25). À Marie qui, interpellée par Marthe, « se lève » (anastasis) et fait à Jésus le même reproche que sa sœur, il révèle la profondeur de son humanité : « Quand il vit qu’elle pleurait et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus fut bouleversé d’une émotion profonde. […] Alors Jésus fondit en larmes » (11, 34-35).
Ainsi, le Fils de Dieu avait un cœur d’homme et le cœur de Dieu se mettait à pleurer sur un frère humain ! Que ce mystère est grand, qui fait entrer les relations d’amitié qui tissent nos vies humaines dans la profondeur des relations trinitaires qui sont source de toute vie ! Oui, la Vie éternelle avait élu domicile en un cœur humain, un Sacré-Cœur aimant et vulnérable, capable de se laisser toucher par la misère humaine. Dieu lui-même habitait le frêle habit d’un cœur d’homme, sensible à la douleur, à la fatigue du chemin, au réconfort de l’amitié.
Signe incompréhensible érigé au milieu du monde, entre le ciel et la terre ! […] L’océan divin contraint d’entrer dans la source minuscule d’un cœur humain, le puissant chêne de la divinité implanté dans le petit vase fragile d’un cœur de terre. Dieu trônant dans la gloire et le serviteur agenouillé dans la poussière désormais indiscernables l’un de l’autre. […] Tous les trésors de la sagesse et de la science divines entassés dans l’étroite cellule de l’humaine pauvreté.
Tel est ce Sacré-Cœur auquel nous renouvellerons dimanche prochain la consécration de notre diocèse, trois cents ans après Mgr de Belsunce. Pour nous y préparer, une neuvaine a commencé. Elle nous invite à méditer sur le sens de la vie à la lumière de notre foi en ce Christ qui est « la Résurrection et la Vie ». Nous le savons d’expérience, c’est souvent quand la vie devient précaire qu’on en découvre le prix et qu’on en apprécie la valeur. Précaire physiquement à cause de la santé qui décline, précaire économiquement à cause de l’emploi qui se fragilise et des ressources qui diminuent, précaire affectivement lorsque les familles se défont ou que les êtres que l’on a aimés disparaissent à nos yeux, sans même, comme c’est le cas actuellement, que nous puissions leur dire adieu… Dans nos prières, tout au long de cette neuvaine, portons les cris et les souffrances, les désespoirs et les révoltes de tant d’hommes et de femmes qui aujourd’hui, comme Marthe et Marie, pourraient dire à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ! »
Lorsqu’on est pris dans les filets de la souffrance, vaine est la démarche qui chercherait à apaiser le besoin d’expliquer ! Plus sûre est la décision de livrer le bon combat et de chercher, dans la force du désir de vivre, dans l’élan de la charité, le chemin d’une sainteté qui lutte et simplifie, qui apprend à voir l’essentiel et transfigure toute relation. Quand les mots impuissants s’éteignent doucement, quand la faiblesse des corps laisse s’échapper la vie, alors se révèle une profondeur immense dont l’amour est la force, une force plus forte que la mort, une force qui désarme d’autant plus qu’elle donne toute sa mesure au sein même de la faiblesse. Telle fut la leçon de Béthanie, anticipant la parole de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (15, 13) ! Voilà ce que les croyants ont « la faiblesse de croire », comme disait Michel de Certeau . Voilà ce qu’ils appellent humblement « la foi », qui va bien au-delà des appartenances religieuses et des références au sacré, parce qu’elle est un chemin de conversion, d’humanisation, de simplification. Que saint Lazare, ami du Christ et patron de notre diocèse, nous guide sur le chemin de cet étrange Carême !

+ Jean-Marc Aveline
Archevêque de Marseille

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