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Figures d’Eglise 4 - Paul Bony

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Figures d’Église n° 4.

Étienne, celui qui fait bouger les lignes

Lire le texte dans Actes, chap. 6
et dans Actes, chap. 7.

Finalement, une communauté chrétienne s’était développée à Jérusalem. Malgré l’opposition des autorités religieuses, mais pas de tous - Gamaliel défend les apôtres (5, 34-39) -, elle tenait bon et même faisait de plus en plus d’adhérents dans le peuple. Mais alors, pourquoi fallait-il qu’un certain Étienne, à la parole un peu trop vigoureuse et dénonciatrice, vienne troubler une accalmie relative mais réelle ?

Faire droit aux différences

Étienne était l’un des Sept, élus par la communauté à la demande des apôtres pour régler un conflit concernant le service d’assistance sociale des veuves des Hellénistes : elles étaient défavorisées par rapport à celles des Hébreux. Les Hellénistes sont des juifs de la Diaspora venus résider à Jérusalem. Ils sont plus ouverts aux gens des nations que les Hébreux. Étienne vient de ce milieu. Le conflit mettait en péril la belle unanimité de la première communauté. Les apôtres ne veulent pas s’en occuper au détriment du temps qu’ils doivent consacrer à la prière et au service de la Parole. Chose étonnante : dans le récit des Actes, les deux premiers élus à ce service de partage et d’entraide, Étienne et Philippe, ne s’en occupent jamais, mais ils sont très actifs au service … de la Parole. On en conclura au moins que dans une communauté ecclésiale, un ministère particulier ne peut pas être confiné ; « le service des tables » n’est pas étranger au « service de la Parole », puisqu’il réclame d’être rempli « d’Esprit saint et de sagesse » (6, 3). Et les Sept, tous Hellénistes, étaient sans doute plus que des assistants du partage, mais aussi les dirigeants de la partie judéo-hellénistique de la communauté. En tout cas, avec eux, les apôtres ont fait droit à une différence légitime à l’intérieur de la communauté qu’ils rassemblent. Cette montée en puissance des Hellénistes va faire bouger les lignes et donner un visage nouveau à l’Évangile.

Un discours qui dérange

En effet, « la sagesse » d’Étienne (6, 10) dérange quand il débat avec certains courants juifs de la Diaspora présents à Jérusalem (6, 9). Pierre et Jean fréquentaient assidûment le Temple. Étienne est traîné devant le Sanhédrin (le Grand Conseil des prêtres, des Scribes et des Anciens) sous prétexte qu’il critique le Temple et abandonne la Loi (6, 13-14), qui sont deux marqueurs spécifiques de l’identité juive. Il va se défendre en accusant, au terme d’un long discours (7, 1-53) : au fait, qu’est-ce que Dieu a dit quand on a voulu lui construire un Temple ? Et qui a violé la Loi dans le cas du meurtre de Jésus ? Ce genre de discours est connu dans les écrits bibliques. C’est une relecture de l’histoire du salut qui dénonce l’opposition entre l’initiative de Dieu en faveur de son peuple (promesse, alliance, salut) et les résistances, voire l’obstination, de ce peuple à lui faire confiance, à répondre aux appels des prophètes. Dénoncé pour son infidélité à la religion d’Israël, Étienne réplique aux Sanhédrites qui l’accusent, qu’ils sont en train de se mettre à cette place classique des opposants au dessein de Dieu : « Tels furent vos pères, tels vous êtes » (7, 51). Et il va le confirmer en le payant de sa vie !

Étienne n’est pas opposé à la Loi ; sa critique n’est pas celle de Paul. Les paroles de la Loi révélée à Moïse sont « les paroles de vie » (7, 38) comme le seront les paroles de Jésus. Étienne reproche aux Sanhédrites de ne pas les avoir observées, et d’imiter leurs pères assassins des Prophètes en livrant le Juste (Jésus) au supplice (7, 51-52). Mais si Étienne est respectueux à l’égard de la Loi, il l’est beaucoup moins à l’égard du Temple. Son Dieu n’y est pas confiné, et son peuple non plus. L’appartenance d’Étienne à la Diaspora l’a rendu plus attentif à la présence et à l’oeuvre de Dieu à l’étranger, en dehors de la Terre sainte. Dans la relecture qu’il fait de l’histoire d’Israël, Abraham est appelé en Mésopotamie (7, 4) ; Dieu donne à Joseph une sagesse qui le fait estimer du Pharaon (7, 10) et il bénit sa famille en Égypte ; Moïse est élevé dans toute la sagesse des Égyptiens (7, 22) ; Dieu lui apparaît au Sinaï, terre étrangère déclarée « terre sainte » (7, 33). Abraham, Joseph et Moïse sont de perpétuels migrants. Et quand Étienne en vient au projet de David de construire un Temple (7,44-50), il rappelle la préférence de Dieu pour la tente mobile du désert qui respecte mieux sa liberté : on ne sédentarise pas Dieu, on ne met pas la main sur sa présence. Étienne reprend la dénonciation prophétique du Livre d’Isaïe (66, 1-2) pour rappeler que le Très-Haut n’habite pas dans les demeures faites de main d’homme ; parler de la construction du Temple par des mains humaines (7, 48) le rapproche un peu trop de la fabrication idolâtrique du Veau d’Or (7,41) !

Le témoignage d’un véritable disciple

C’en est trop ! Ce discours est insupportable, Étienne est lapidé comme un blasphémateur. Mais la vision d’Étienne au cours de son procès, vision du Fils de l’Homme debout à la droite de Dieu comme son avocat (7, 56), le justifie, et elle montre en qui se manifeste désormais la gloire de Dieu : non plus dans le Temple, mais dans la personne de Jésus glorifié. Étienne meurt en véritable disciple de Jésus : il remet sa vie entre ses mains comme lui entre les mains du Père ; il demande le pardon de ses bourreaux comme Jésus le pardon de ceux qui le crucifient (7, 59-60). Saul est là, complice, il en sera le plus notable bénéficiaire (8, 1). Étienne n’a pas fait que des miracles et des discours ; il a risqué sa vie à la manière de Jésus.

La dispersion

C’en est donc fini de l’idylle de la première communauté à Jérusalem. Le martyre d’Étienne déclenche la dispersion des disciples ; dispersion providentielle par laquelle le Seigneur provoque l’extension de l’Évangile au-delà de la Judée, vers la Samarie (8, 1), puis plus largement vers le vaste monde des Nations (11, 19-21). Mais il s’agissait bien plus que d’un élargissement géographique. Il y allait de l’intelligence de l’Évangile, de la signification de la personne et de l’œuvre de Jésus, qui serait accessible aux gens des Nations. Mais pour cela, il fallait revenir à cette histoire du salut où les acteurs sont toujours en mouvement pour recevoir une promesse toujours au-delà de leurs attentes et de leurs institutions, « car le Très-Haut n’habite pas dans des demeures faites de main d’homme » (7, 48). Étienne n’est pas allé aussi loin que Paul, mais par cette insistance sur la transcendance et la liberté divines, il a fait « bouger les lignes » et il lui a ouvert la voie.

Aujourd’hui encore, il y a toujours lieu de « faire bouger les lignes » pour que l’Église ne se replie pas sur ses limites actuelles et sur un certaine présentation culturelle de l’Évangile, au risque de ne plus rendre compte de la richesse et de l’ampleur de l’œuvre du Christ Jésus. Quelle image de Dieu présentons-nous dans nos paroles et dans nos vies ? Le dialogue interreligieux est aujourd’hui un lieu majeur pour ce travail de ré-interprétation . Mais il ne se fera jamais sans une relecture des Écritures ni sans une communion fidèle au style de vie de Jésus, un style de témoin. Étienne a fait les deux.

Paul Bony

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