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Figures d’Église 5 - Paul Bony

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Philippe : une Église en chemin (Actes 8,5-40)
Philippe est « l’un des Sept », institués par les apôtres pour gérer la caisse de partage. Pas plus qu’Étienne, il ne se cantonne dans ce service. Nous le retrouvons aussitôt en action « d’évangéliste » (c’est son appellation, Philippe l’évangéliste, 21,8). En Samarie, d’abord. Puis sur la route de Gaza. Finalement sur la plaine côtière jusqu’en pleine ville de Césarée, résidence du gouverneur romain, fortement hellénisée. C’est « l’Évangile non-stop » (cf. Ac 1,8).

Un eunuque étranger

Après un match entre l’Évangile et la magie chez les Samaritains (8, 5-25), Philippe rencontre un pèlerin éthiopien (8, 26-40), un « couchite » dirait avec un brin de mépris l’homme de l’Ancien Testament (Jr 13, 23) ; « un nègre », dirait l’Occidental moderne. Qui plus est, un eunuque, avec tout le mépris qui pouvait affecter sa personne dans la mentalité courante, bien que haut placé auprès de la reine d’Éthiopie, « préposé sur tous ses trésors ». Sans doute prosélyte, mais sûrement marginal, doublement exclu de la communauté religieuse d’Israël par ce handicap : eunuque et étranger. Mais attiré par la foi biblique, il revient d’un pèlerinage à Jérusalem. Philippe est invité par l’Esprit Saint à faire du « char-stop » sur la route de Gaza. Par cette rencontre, l’Évangile va déjà toucher les extrémités de la terre, dans un mouvement centrifuge qui inverse le pèlerinage des peuples à la cité sainte. C’est en la quittant que ce pèlerin est atteint par l’Évangile.

Comprends-tu ce que tu lis ?

Sur son char, il est en train de lire les Écritures et le dialogue s’engage sur le sens d’un passage du livre d’Isaïe. Il s’agit de ce fameux « Serviteur souffrant », tellement humilié et maltraité qu’il n’avait même plus d’apparence humaine (Isaïe 53). « De qui parle le prophète ? » demande l’eunuque. De lui-même ou d’un autre ? Philippe va lui répondre : « de Jésus ». Mais un Jésus dans lequel l’eunuque peut justement reconnaître quelque chose de sa propre condition : l’humiliation, l’absence de génération, l’absence d’avenir :

Il a été mené comme un mouton à l’abattoir,
et comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’a pas ouvert la bouche.
Dans son abaissement, son droit a été enlevé : sa génération, qui la racontera ?
Car sa vie a été enlevée de la terre.

Et pourtant, il vit et fait vivre : « enlevé de la terre », « enlevé » dans les deux sens du mot, enlevé d’ici-bas et pris pour une vie autre, à la manière des justes du Livre de la Sagesse ; c’est la bonne nouvelle de Jésus que Philippe lui annonce, la nouvelle pascale, et au prochain point d’eau sur la route, sur sa demande, il va le baptiser.

Emmaüs bis

Ce récit ressemble à celui d’Emmaüs (Lc 24). Ici, Jésus rejoint deux disciples désorientés, là, Philippe rejoint un prosélyte qui s’interroge. Les disciples d’Emmaüs ne comprennent pas ce qui est arrivé à Jésus. L’eunuque ne comprend pas le texte du prophète Isaïe sur le Serviteur souffrant. Jésus d’un côté, Philippe de l’autre, établissent le rapport entre l’événement et l’Écriture qui s’éclairent l’un par l’autre. Ici et là, on arrive en un lieu où se célèbre un geste symbolique qui exprime le don du Christ pascal : la fraction du pain à Emmaüs, le baptême sur la route de Gaza. Aussitôt le pain rompu, le Christ disparaît à leurs yeux. Aussitôt l’eunuque baptisé, Philippe lui est enlevé et il ne le vit plus. Mais au lieu de revenir à Jérusalem comme les compagnons d’Emmaüs, il poursuit sa route « tout joyeux » en direction de la lointaine Éthiopie. Il n’a pas changé de route mais sa vie a changé de sens. Sa joie exprime le salut. Il est assez remarquable de voir ici un disciple tel que Philippe tenir le même rôle que Jésus : se faire compagnon d’humanité, interroger, interpréter, célébrer, transformer. Par ce parallélisme, le récit nous montre le Ressuscité présent et agissant par le truchement de ses disciples.

Où est l’Église dans ce récit ?

C’est sur l’ordre de l’Esprit que Philippe se colle en courant à ce char sur la route de Gaza, sans savoir à l’avance qui passe (seul le sait le narrateur omniscient, et le lecteur auquel il vient de le dire), ni ce qu’il pourra bien dire et faire. L’eunuque est juste en train de lire le passage des Écritures qui annonce le Serviteur souffrant. C’est exactement ce qui peut permettre à Philippe de lui annoncer « la bonne nouvelle de Jésus ». Puis « voici de l’eau », à point nommé pour le baptême. « Notre récit pourrait être résumé ainsi : quelle énorme régie divine mobilisée autour d’une simple conversation ! » (Daniel Marguerat). On n’assiste pas ici à la fondation d’une communauté, ni à l’intégration dans une communauté ecclésiale préexistante. Le récit est très personnel, hautement symbolique, mais très personnel. Il y a l’évangéliste, il y a l’Esprit, mais où est l’Église dans ce récit ?
Elle est présente comme Église-en-chemin à travers Philippe, l’un des siens, sorti de Jérusalem. L’Église n’est pas toujours en état de rassemblement, elle est chargée de l’annonce ; et pour cela, elle doit sortir. Comme le rappelle un théologien tchèque rescapé du régime communiste : « À la veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio citait un passage de l’Apocalypse : "Le Christ se tient à la porte et frappe." Il a ajouté : aujourd’hui, le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire. » « Rattrape ce char ! »
Elle est présente dans le partage de l’Écriture. Le livre des Écritures tient une place décisive dans cette rencontre ; or il est le livre d’une communauté. C’est la lumière de la foi pascale de cette communauté qui est projetée sur un passage prophétique qui intéresse ce pèlerin et qui reflète quelque chose de son humanité. « Comprends- tu ce que tu lis ? »
Elle est présente aussi comme Église-à-venir, qui se profile dans un nouveau visage de croyants que laisse entrevoir ce baptême. Si Philippe est un précurseur par son audace et sa mobilité d’évangéliste, l’eunuque est un avant-coureur par son adhésion de quelqu’un d’ailleurs, d’inhabituel, voire d’étrange, qui laisse présager un nouveau visage d’Église, pas encore stabilisé, mais en voie de se manifester. Dans le récit de Luc, on n’est pas encore arrivé à la grande nouveauté de l’annonce généralisée aux nations, mais un signal en est donné. Aujourd’hui aussi nous connaissons ces nouveaux visages de « pèlerins » ; et ils nous demandent : « Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? »

Paul Bony

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