Accueil Vivre sa foi Actes de Apôtres - Paul BONY > Figures d’Eglise 10 - Paul Bony

Figures d’Eglise 10 - Paul Bony

Contenu de la page : Figures d’Eglise 10 - Paul Bony

Aujourd’hui, dernier rendez-vous avec le récit de « la conférence de Jérusalem » (Actes 15).

Pour lire le texte : https://www.aelf.org/bible/Ac/15

Le récit de la conférence de Jérusalem intervient dans le récit des Actes après « le premier voyage missionnaire » de Paul (Ac 13-14) qui amplifiait les premiers essais précédents (Philippe et l’Éthiopien, Pierre et Corneille, les hellénistes d’Étienne, fondateurs de l’Église mixte d’Antioche). Le succès n’est pourtant pas de soi un aval. Pour des judéo-chrétiens de la mouvance pharisienne (bien d’accord avec le message pascal de Jésus ressuscité), il était incompréhensible de renoncer à proposer la Loi aux Nations au moment où Dieu donnait à Israël son Messie. Il fallait au contraire l’imposer pour qu’ils accèdent au salut. Selon le récit des Actes, la contestation naît d’abord à Antioche au moment où Paul et Barnabé reviennent de leur voyage missionnaire (15, 1-2) ; elle s’amplifie ensuite à Jérusalem, quand on s’adresse à l’Église-mère pour trancher le débat (5-6).

Deux versions

Nous avons deux sources d’information sur l’événement : un témoignage direct, presque contemporain de l’événement (vers 51), celui de Paul dans l’épître aux Galates (2, 1-10) ; le récit de Luc (Ac 15), trente ou quarante ans après. Ils sont de tonalité bien différente, plus polémique chez Paul, plus irénique chez Luc. Ils s’accordent sur l’essentiel : la liberté chrétienne des convertis des Nations par rapport à la Loi ; ils ne sont pas obligés de devenir juifs (circoncis) pour devenir chrétiens, enfants d’Abraham, bénéficiaires de la Promesse, récepteurs de l’Esprit Saint. Ils diffèrent surtout sur le fait de situer à la conférence de Jérusalem des dispositions de convivialité entre judéo et pagano-chrétiens. Paul ne parle d’aucun ajout si ce n’est la collecte des Églises des Nations en faveur des pauvres de Jérusalem. Luc insère dans son récit une lettre conclusive des apôtres qui ne demande rien d’autre – mais qui le demande – qu’un minimum de pratiques de pureté alimentaire et conjugale. On donnera la préférence à Paul, témoin direct et partie prenante. Selon son habitude, Luc atténue les conflits et il aime réunir en un seul tableau des éléments qui peuvent provenir de moments et de lieux différents, quand ils permettent d’éclairer un même sujet sous différents aspects. Autrement dit, il faut laisser à la dimension narrative (la mise en récit de Luc) une liberté qui n’est pas celle du reportage, mais qui ne livre pas moins des aspects significatifs avec le recul de l’histoire. Nous nous intéressons ici à cette mise en récit.

Un engagement ecclésial

Le récit de Luc souligne la participation des communautés ecclésiales au débat, soit à Antioche, soit à Jérusalem. Luc n’est certes pas extrêmement préoccupé par les dispositifs institutionnels. Mais son récit montre bien que si les responsables (les Apôtres, les Anciens) se saisissent de l’affaire et sont en dernier lieu les décideurs, ils le font constamment en contexte ouvert où « les frères » (1. 32), « tous les frères » (3), « l’Église » (3.4), « toute l’Église » (22), « la multitude » (30), « toute la multitude » (12), est présente, partie prenante. Particulièrement notable est l’indicatif de l’autorité collégiale qui prend la décision d’envoyer lettre et messagers : « Alors, les Apôtres et les Anciens, d’accord avec l’Église tout entière, décidèrent de choisir … et d’envoyer … » (22). La lettre apostolique se donne comme écrite par : « Les Apôtres et les Anciens, vos frères, aux frères de la gentilité qui sont à Antioche, en Syrie et en Cilicie » (23) : ce sont des »frères » qui écrivent à des « frères », même s’il y a des autorités qualifiées.
C’est ce travail collégial et ecclésial qui permet aux responsables de dire : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas vous imposer d’autres charges que … » (28). En effet, Luc avait déjà souligné le lien entre les apôtres, la communauté des croyants et l’Esprit Saint, quand Pierre et Jean répliquent au Sanhédrin : « Nous sommes témoins de ces choses (la résurrection de Jésus et ses suites) nous et l’Esprit Saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent » (5, 32). « Ceux qui lui obéissent », ce sont tous les croyants (cf 2, 18 ; 38). Les apôtres n’exercent pas leur rôle de témoins qualifiés de la résurrection de Jésus et de sa portée salutaire en dehors de la communauté habitée par l’Esprit Saint qui lui vient du Ressuscité. De même ici, pour décider du style de vie chrétienne.

À la lumière des événements

Sur quelle base se prend la décision ? À partir des événements et des Écritures qui se commentent mutuellement. Les événements évoqués en premier lieu dans le discours de Pierre (7-11) sont ceux de la manifestation de l’Esprit Saint sur la maison de Corneille à partir de la seule écoute croyante de l’Évangile. Luc fait s’exprimer Pierre dans un langage proche de celui de Paul dans l’épître aux Galates : Dieu a justifié leur cœur par la foi, ce qui nous a amenés, nous les judéo-chrétiens, à prendre conscience que nous aussi, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés (9-11). « Dieu n’a fait aucune distinction entre eux et nous », quand il s’agissait de tenir compte de la foi. C’était aussi le message de Paul à Antioche de Pisidie (13, 38-39). Pierre renchérit et conclut : « Exiger des croyants des Nations la pureté obtenue par la soumission aux prescriptions de la Loi revient à leur imposer un fardeau que ni nos pères, ni nous-mêmes n’avons pu porter. » C’est donc tenter Dieu (le mettre à l’épreuve) en lui prêtant des conditions de salut qui ne sont pas les siennes (10). Le silence de l’assemblée dit son assentiment et laisse les apôtres Paul et Barnabé dire les merveilles (« signes et prodiges », dignes de l’Exode) accomplies par Dieu chez les gens des Nations.

À la lumière des Écritures

Jacques (que Paul désigne expressément en Ga 1, 19 comme « le frère du Seigneur ») intervient en dernier en tant que responsable de l’Église de Jérusalem (13-21). Une lecture des Écritures lui permet de trancher en faveur du point de vue de Pierre. Il voit dans l’histoire de Corneille la décision de Dieu de se donner un peuple aussi parmi les Nations, car cela s’accorde avec une prophétie d’Amos (lue dans sa version grecque par les judéo-chrétiens hellénistes de Jérusalem). En effet, cette traduction fait dire à Amos que Dieu relèvera la tente de David (restauration messianique manifestée dans la résurrection de Jésus) et que les Nations chercheront le Seigneur (ce qui se vérifie dans leur accueil de l’Évangile). Il en conclut qu’il ne faut pas imposer aux croyants des Nations plus que le nécessaire pour coexister fraternellement avec les judéo-chrétiens.

Des pratiques de convivialité

Ces pratiques de convivialité (20. 28-29) doivent permettre les réunions et les repas en communautés mixtes vu, dit Jacques, la présence des prédicateurs de la Torah dans chaque ville les jours de sabbat (21). Autrement dit, la Torah n’est pas périmée ; même les judéo-chrétiens veulent toujours lui être fidèles. Les pratiques demandées aux pagano-chrétiens en contexte de mixité sont celles qui étaient demandées aux « craignant-Dieu » (sympathisants du judaïsme qui fréquentaient les synagogues) : s’abstenir des viandes immolées aux idoles (revendues sur le marché), du sang et des chairs étouffées (la consommation du sang est considérée comme appropriation humaine de la vie qui appartient à Dieu seul), de l’impudicité (divers interdits de consanguinité dans la ligne de Lv 18). Ces interdits à tonalité rituelle (mais de signification religieuse pour des juifs) ont été interprétés postérieurement, quand ne se posaient plus dans les Églises des Nations les questions de convivialité, en termes moraux : idolâtrie, meurtre, immoralité sexuelle. Et une version des Actes (texte occidental) y a ajouté (20.29) « la règle d’or » : « Ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas être fait à soi-même » (cf Mt 7, 12). Paul ne mentionne pas ce « décret apostolique » en Galates, mais il sait requérir le respect des traditions et de la conscience d’autrui, quand elles ne mettent pas en cause la foi christologique (1 Co 8,10 ; Rm 14).

La conférence de Jérusalem inaugurait la pratique de l’Église des conciles quand il fallut trancher des questions de foi ; c’est pourquoi on parle couramment du « concile de Jérusalem ». Il s’agissait bien d’une question fondamentale : le Christ Jésus n’était-il qu’une force d’appoint pour un judaïsme rénové ? Les chrétiens des Nations n’étaient-ils finalement qu’une espèce de prosélytes ? Mais il fallait aussi maintenir la communion entre judéo-chrétiens et pagano-chrétiens, respecter la légitime diversité de vie des uns et des autres. Heureux temps où la rupture n’était pas consommée entre ce qui est devenu « deux religions ». L’Esprit a fait renaître aujourd’hui en Israël une forme de judéo-christianisme disparu. Il nous enseigne aussi, par la conférence de Jérusalem, à savoir porter au débat nos différends dans un esprit d’écoute mutuelle.

Paul Bony

Haut de page


Liens pratiques

1

Basilique Notre-Dame de la Garde